Person
répond
Ariane connaissait ma prose dans la presse rock, et me faisait entrer dans cette prestigieuse boîte par déférence et goût prononcé pour l'allumage. Il suffisait de prononcer son prénom à l'entrée, et la physionomiste se souvenait brusquement de moi. Variante d'une Edie Sedgwick européenne, archi-mince, ultra blanche blonde snob et perdue, la divine vestale Ariane couvait le feu de nos ardeurs avec ses tenues affolantes, s'autodétruisait pour le plaisir, fumait, buvait, foutait en l'air les cloisons de son pif en allant le repoudrer sans arrêt. Et ne parlait que d'art et de rock & roll.
Voilà : c'est dans l'ombre des feux de son égérie mondaine qu'Oli Person a fait son irruption sur la scène publique. Attirant les jalousies des hommes fascinés par sa dulcinée, et d'une nuée de femmes charmées par son élégance, par sa beauté et son charme de dandy doux, presque effacé. Oli recevait la nuit dans les fauteuils du salon des Bains-Douches. Une activité nocturne à plein temps.
Ariane et Oli fréquentaient ainsi le meilleur de la scène rock de la capitale, là où croisaient célébrités anglo-saxonnes et reines de beauté. Grotesques groupes anglais "nouveaux romantiques", cold wave, soul plastifiée et Video Killed the Radio Star. Du retour de Nico au choc des Pretenders, de l'esthétique Grace Jones aux graffitis hip-hop de Futura 2000, le rock serait désormais calibré comme Springsteen pour les masses, ou excentrique, outrancier et confidentiel comme les Cramps. Bob Marley cancérisé, Lennon buté, Sid Vicious décomposé, pour la réalité crue et l'innovation, il fallait s'adresser au sublime Fela ou aux inquiétants rappeurs old school : Yellowman en Jamaïque ou Grandmaster Flash à New York.
À la dérive dans l'océan obscur de la nuit, perdu à la recherche de sa tribu, Person achevait de forger son identité visuelle en se repérant aux phares érigés sur les rocs alentour, au cœur de la pénombre de l'underground, sous les étoiles exactement. Autant de lumières rock, de paillettes dans la noire vacuité spirituelle environnante. Obsédé par les Stones, fasciné par Lou Reed et Iggy Pop.
Mais une autre lumière brillait au Panthéon Rock du jeune artiste : Robert Malaval. De cette rencontre, en 1981, naîtra la vocation du peintre. Une production régulière et confidentielle allait suivre. Ce site montre ces œuvres pour la première fois. Passant d’un atelier à l’autre, parfois éphémère, parfois durable, Person ne répondait plus… Mais finalement arrivé à maturité d'un langage trash surgi de la décadence rock, transmuté par un nouveau siècle comme les punks de The Jam transcendaient les Kinks, et maîtrisant un second degré pour amateurs de sixties punk ou de Screamin' Jay Hawkins, qu'il désigne comme un paradis fantasmagorique perdu, il nous offre une résilience rock picturale finale à l'heure où, le matin sur M6, l'idole ado Lorie chante son "Week End" punky sur un air des Ramones.
Ainsi l'âme perdue du rock & roll pourrait bien trouver son ultime soubresaut dans une incarnation visuelle : une rétrospective Person, sur la scène d’un Palace ranimé, ressuscité par ses couleurs magnifiques. Un témoignage authentique passé à la moulinette créative, ravivé par une nouvelle vie au soleil des Seychelles pour ce peintre glamour et destroy devenu un passionné de la pêche à la mouche. Un art rescapé, à la fois vestige d'une période essentielle et l'incarnation actuelle, bien vivante, graphique, de la fin du monde, de la fin de l'âge d'or des arts du XXe siècle.
Bruno Blum, 2004.
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