
" le temps assassin "
D'abords le tableau sera carré. Au centre, un autre carré. Une âme blanche immaculée. Un espace pur, éblouissant, symbole de l'instant où tout commence.
Ce carré espace témoin, inaltérable, sera entouré de matière vivante sur laquelle je vais inscrire les signes du temps qui passe, des années qui s'empilent.
Autour de mon carré immaculé, j’étale le goudron brûlant sur la toile. Je le couvre entièrement d’une première couche de blanc et observe en quelques jours la prise de force du bitume sur ce blanc qui ne tarde pas à jaunir, puis à virer vers un gris incertain mais chaud.
J’ajoute une, puis deux couches de blanc pour ralentir le processus. Je vois poindre les nouvelles métastases après quelques semaines.
Je constate mon impuissance à enrayer le phénomène diabolique. Je suis émerveillé et perplexe devant cette alchimie implacable. Mon tableau est vivant, changeant, rongé par le processus de destruction du goudron. Il est malade. J’ai le vertige.
Je décide de ralentir solidement le processus avec quelques ultimes couches d’acrylique de qualité supérieure, comme on couvre un enfant d’un linceul précieux, dérisoire mais blanc.
Alors je prend mon plus beau noir et je grave un signe aussi vieux que l'homme : Des bâtons pour compter les lunes, des bâtons pour compter les jours, des bâtons pour compter le temps. Ce sera le seul repère figuratif.
Et puis, et c’est important, je vais inscrire le tout dans un cadre d'Outremer pur. Le bleu intense et profond du vide sidéral, le bleu absolu. La couleur de l'éternité. Voilà.
Ce qui me frappe le plus c’est le côté implacable du phénomène.
L'émulsion entre l'huile et l'eau ne résiste pas à la virulence agressive du bitume. Ce dernier est tellement corrosif qu'il attaque l'huile bien sûr, mais aussi l'acrylique. Le blanc comme la couleur. Inexorable, tranquille et fatal. Rien n’y fera plus. C’est foutu.
Les couches de peinture superposées sont les couches des biens que nous accumulons pour abriter nos corps et nos esprits frileux. Nos cosmétiques anti-vieillissement et nos plans d’épargne, les dérisoires remparts que nous élevons pour nous protéger de la maladie et de la mort.
Les vapeurs toxiques du bitume en fusion m’évoquent les odeurs de ma ville et de ses trottoirs. elles sont le monoxyde de carbone qui rempli l'air de cet univers d'asphalte. Comme la ville et ses poisons auront ma peau, le bitume aura raison de mon tableau.
" Le temps assassin ", c'est une sorte de quintessence des tableaux malades parce qu’il dit l’essentiel de ce que j’ai voulu montrer dans cette série.
C’est une forme parfaite, un petit espace de vérité pure et intacte, témoin d'un corps/tableau qui va vivre, vieillir et mourir, le tout placé dans l’écrin bleu de l’éternité cosmique.
Prométhée, c’est moi !
Malédiction ! Je pense à mon foie et me voilà qui regarde le ciel !
C’est grave, docteur ?
OP
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